Culture Marche à pieds

JOUR 10 – 27 juin – Rendre justice à Decazeville

novembre 2, 2020
Conques – Decazeville : 20km

Je me réveille dans la nuit, toutes les fenêtres sont ouvertes. Malgré l’intensité de la journée passée et le bruit de la pluie qui réussit à me bercer, j’ai froid. Le vrai repos, ce sera pour un autre jour.


Can you ring my bell ?

Après un petit-déjeuner qui tire en longueur, je pars avec Nicolas, avec qui j’ai marché la veille suite à une petite erreur de parcours.

Nous quittons Conques en riant. Ceci nous vaut le conseil avisé d’un ancien qui passe en voiture à côté de nous : « Vous devriez pratiquer tous les jours un moment de silence et de recueillement avant votre étape. Ah, et vous n’êtes pas sur le bon chemin. » Décidément. Concentrons-nous.

La sortie de Conques démarre par une descente rapide pour entrer dans les bois qui entourent la ville. Puis par une belle montée d’abord jusqu’à la chapelle Sainte-Foy ; elle n’est pas longue mais suffisamment abrupte pour que beaucoup de pèlerins s’en rappellent. Que du bonheur, particulièrement pour les marcheurs qui débutent ou reprennent leur chemin à Conques !

La particularité de la chapelle, c’est qu’il y’a une cloche que chaque pèlerin peut sonner. Pendant les vagues de pèlerinages – ou selon la volonté des chanoines ? – tu peux recevoir une réponse : la cloche de l’abbaye de Conques sonne ! Mais aujourd’hui, nous n’avons pas cette chance. Pourtant j’ai sonné fort.


La montée reprend et je repars seule. Cinq minutes plus tard j’ai à nouveau failli me perdre, lancée dans une conversation et concentrée avec trois pèlerines qui reprennent justement leur marche aujourd’hui. Je les quitte – nous allons nous croiser tout au long de cette journée – et j’avance jusqu’à un banc. La montée se termine, il est temps de faire une pause.


A la recherche de mon instinct grégaire perdu

Je retrouve Nicolas et d’autres pèlerins lors d’une pause devant une chapelle dédiée à St-Roch. J’ai passé au moins une soirée en gîte avec chacun : ce sont Julien, Anna et Anne notamment. Je rencontre Pierre, un alsacien pure souche avec qui nous parlons voyage. La cinquantaine, il a parcouru beaucoup de pays, mais je sens malgré sa bougeotte que l’Alsace restera toujours la maison qu’il préfère.


Nous marchons gaiement tous ensemble, chantons un peu. En fait nous avons tous une seule chanson bloquée dans la tête et difficile à remplacer ces derniers jours : ‘Ultreia’, la chanson des pèlerins.

Paroles trouvées ici : http://pelerinsdecompostelle.com/compostelle-en-chansons/

C’est la première fois que je marche en groupe. Je dois avouer que le rythme est pour moi très lent. Mais cette frustration est complètement compensée par un sentiment de bien-être de parler et d’échanger avec d’autres personnes, en dehors des soirées en gîte. J’aime la solitude, c’est une certitude – attention rime riche – mais aujourd’hui mon instinct grégaire est à vif.

Nous nous arrêtons dans un café qui fait aussi épicerie, un chien nous accueille. Il est énorme, je pense que tous les pèlerins lui donne à manger. Nous mangerons les sandwichs achetés ici un peu plus loin et repartons au bout d’une heure. Nous traversons des plaines et des champs, nous croisons des alpagas – c’est assez inhabituel dans la région – et les couleurs sont gaies. Habituellement arrivée à destination, je ressens violemment la chaleur des après-midi d’été.


Le village sans prétention a mauvaise réputation…

Le groupe se sépare, nous sommes deux à passer par Décazeville, à 10km. Le reste du groupe choisi de contourner cette ville : elle n’aurait rien à voir avec le chemin et serait ‘moche’. Le jugement me semble étonnant mais soit, je le verrai par moi-même.

Nous reprenons la route avec Nicolas. Je ne sais pas si c’est la chaleur qui fait fondre mon cerveau mais nous rions beaucoup. L’énergie du désespoir peut être, une bonne compagnie sans doute.

J’avais repérée sur internet une auberge type ‘écogite’, Le Mineur paysan, qui se trouve à 1,5km environ avant le centre ville. Ce sera notre destination et un de mes meilleurs souvenirs. Nous sommes accueillis par Christian, le gérant du gîte. Je comprends tout de suite le côté paysan, parce qu’il sort des champs. Mais pour la mine…

Attention moment de culture générale, vous trouverez ci-dessous un condensé de l’histoire de Décazeville.

Decazeville a été créée en 1823 par le Duc de Caze, qui était ambassadeur d’Angleterre. A la base, c’était une zone marécageuse. Il y a vu un fort potentiel de développement et il avait raison : Decazeville a atteint jusqu’à 15.000 habitants en 1930, autour des métiers de la mine et de la sidérurgie. Hélas ! Avec l’arrivée de nouveaux modes de consommation, les mines ont fermé dans les années 60, les entreprises de sidérurgie dans les années 80, laissant une ville fantôme – à l’époque tout du moins – vidée de ses habitants avec plus de 10.000 âmes en moins.


Le combat de Christian

Christian nous explique que sa ville subit de plein fouet une mauvaise réputation depuis des années, parce qu’elle ne correspondrait pas aux critères touristiques du chemin de Compostelle, et à ce qu’on s’attend à y voir. Certains qualifient la ville de ‘verrue’, au point d’emprunter une autre voie pour la contourner. Je repense à ce qui m’avait été dit plus tôt par un pèlerin qui n’était même pas venu. Les réputations ont la vie dure.

D’autant que, paraît-il, la ville bouge, en témoigne les évènements que Christian nous montre ; notamment du street art qui a été installé partout dans la ville. Je suis intriguée par tout le micmac qui est fait sur Décazeville, il faut que j’aille voir.


L’âme de Décazeville

Une bière artisanale et une douche de survie plus tard, nous sommes parés pour aller faire quelques courses. Christian nous a conseillé de suivre une signalisation qui montre une coquille bleue et passerait par ‘la nature’. Quelques hésitations plus tard, nous finissons par trouver le bon chemin, qui passe par des ronces, des hautes herbes et une petite forêt de bambou. Si si !

Nous visitons la ville tant bien que mal, mais surtout mal. Mon pied me lance et je boîte, la chaleur est étouffante et les coins d’ombres…absents ? Nous sommes dans la périphérie de la ville, il y’a beaucoup de bâtiments désaffectés, et les premières œuvres de street art nous font face. De manière générale, je suis peu sensible à cette forme d’art. Mais je dois bien avouer que baigner dans cet environnement, le rendu est pas mal.

Nous arpentons le centre ville rapidement, grignotons et buvons – un peu trop – avant de finir la visite par quelques courses. Le style de la ville est destructuré, chaque rue du centre est composée de maisons ou de bâtiments d’époque différente. Je pense à Bruxelles, que j’ai justement adoré pour cette mixité.


Alors, Déca ou pas Déca ?

Decazeville, ce n’est pas Conques, ses maisons de style médiéval et son aura qui plaisent aux touristes et aux marcheurs. Son histoire est différente et peut être que si vous ne faites qu’y passer, vous ne trouverez pas de charme à cette petite ville sans prétention.

Par contre, si vous prenez le temps de vous y arrêter, si vous décidez de ne pas écouter les avis des autres pèlerins, qui souvent répètent ce qu’ils entendent – on ne peut pas leur en vouloir – vous risquez de rencontrer des gens sympas et vivants, qui aiment leur ville. Vous risquez même d’y trouver beaucoup de charme et de passer un bon moment.


Le retour est épique. Je ne sais pas comment mais nous avons réussi à nous perdre sur un chemin aussi simple et ça restera un mystère. Il fait toujours très chaud et nos jambes sont à bout, nous demandons notre chemin quelques fois avant de retrouver le gîte.

Le gîte mérite quelques photos. Christian a tout construit dans une dynamique écologique, l’espace de vie est très grand et le jardin immense. J’ai hésité à rester quelques jours tant l’accueil et la chaleur du lieu m’ont séduits.


L’homme à l’envers

Ce soir, on cuisine ! Ce ne sera pas de la nourriture gastronomique, mais ça change des sandwichs et repas sur le pouce. Nous organisons un apéritif sur le balcon : une bonne bouteille de vin bio, du saucisson et des tranches de boudin noir. La belle vie en somme !

Je découvre Philippe, ou l’homme à l’envers. C’est la seconde personne que je rencontre à entreprendre cette démarche. Il ne parcourt pas vraiment Compostelle, il marche et plante sa tente où il le souhaite, suit ou ne suit pas le chemin. J’aime beaucoup cette liberté qu’il s’est donné, et son parcours de vie est un peu rock’n’roll.

Mickael est arrivé pendant notre périple dans Décazeville. Il ne reste pas longtemps et se couche tôt, mais j’aurai sans doute d’autres occasions de discuter avec lui. Après tout, nous allons dans la même direction.

La cuisine est gigantesque et c’est un plaisir de cuisiner. Christian a installé une petite épicerie dans une pièce, en cas de besoin. Philippe et Mickael nous quittent, nous veillons tard avec Nicolas avant de profiter d’une bonne nuit de sommeil. Pour lui ce sera à la belle étoile, pour moi le dortoir. Demain une journée intensive nous attend.

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